L' acheteur a raison à moyen terme, avec un horizon d'investissement d'un à deux ans.


Photo Laurent Saillard

Par dans LE REVENU

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Publié le 01/04/2020 à 08:48 - Mis à jour le 01/04/2020 à 08:48 


Diplômé de l'École Polytechnique, Patrick Artus, 68 ans, est aussi diplômé de l'Ensae et de l'Institut d'Études Politiques de Paris. Économiste, il dirige les études et la recherche de Natixis. Il est professeur à l'École d'économie de Paris. Membre du Cercle des économistes, il est l'auteur de nombreuses publications – ouvrages d'économie et chroniques régulières.

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Comment évaluer l'impact de la crise du coronavirus sur l'économie ?
Patrick Artus :
Cette crise est très différente des précédentes. Avec les mesures sanitaires de confinement, l'activité économique s'arrête. C'est un choc d'offre brutal, et le confinement empêche l'expression de la demande. L'évaluation est donc très provisoire. Mais nous estimons pour le moment le recul du PIB français à 30% sur un trimestre.

En Chine, l'économie ne s'est pas totalement arrêtée, sauf dans la province du Hubei, dont la population est comparable à celle de la France. Mais le reste du pays a maintenu 85% de son activité. Le recul du PIB chinois est ainsi estimé à 15% au premier trimestre. Sur le mois de février, la consommation a baissé de 20%. Ces ordres de grandeur laissent envisager que ces replis sont récupérables avec la reprise de l'activité.

Mais en France, la consommation a chuté de 35% en une semaine ! La production industrielle a reculé de 50% dans notre pays, quand elle a baissé de 13% en Chine sur la même période.

Si le traitement de l'épidémie par l'Asie (Chine, Corée du Sud, Taïwan, Hong-Kong) pouvait être répliqué dans le reste du monde, cela donnerait un scénario plus favorable. Mais ce n'est pas le cas pour le moment. Nous sommes obligés pour l'instant de raisonner en considérant qu'aucun traitement massif de la maladie ne marche efficacement.

Sinon les Chinois, qui travaillent intensivement sur le sujet depuis quatre mois, l'auraient déjà diffusé largement. Le dépistage massif doit en tout cas permettre de laisser seulement les personnes non contagieuses sortir en fin de crise et reprendre leur activité normalement.

Contrer la récession

Quel peut être l'effet réel des mesures exceptionnelles prises par les banques centrales et les États, notamment aux États-Unis et en Europe ?
Patrick Artus :
Le plan de soutien de 2.000 milliards de dollars aux États-Unis, à travers des subventions et des reports de charges et d'impôts, vise surtout à préparer l'après crise, pour qu'il y ait le moins de faillites possible et que les salariés et futurs chômeurs puissent continuer à consommer.

Alors qu'il y a des prises en charge publiques du chômage partiel en Europe, la hausse du chômage aux États-Unis est immédiate, les décisions de licenciement sont prises et appliquées en une journée, et l'indemnisation est faible. En une semaine, le nombre de nouveaux chômeurs a grimpé à 3,3 millions, une évolution bien supérieure à celle de 2009. Le taux de chômage aux États-Unis pourrait atteindre 30% de la population active. La crise économique pourrait donc être beaucoup plus sévère qu'ailleurs.

Ces «dons» publics d'argent aux ménages et aux entreprises, dans le plan fédéral de 2.000 milliards de dollars, cherchent ainsi à éviter une situation d'irréversibilité, qui conduirait à des faillites de sociétés, des pertes brutales de revenus des salariés et des défaillances en chaîne pour les remboursements des crédits – qui mettraient en difficulté les banques.

Les interventions massives des banques centrales, de leur côté, limitent au moins une crise de la dette souveraine. En zone euro, la banque centrale peut désormais acheter les obligations d'État du pays qu'elle souhaite, ce qui apporte une souplesse appropriée. Elle peut aussi surveiller les écarts de taux entre les pays de la zone, et entre les emprunts souverains et les emprunts privés. Une crise bancaire devrait donc pouvoir être évitée.

Ce qui n'est pas forcément le cas aux États-Unis, à cause du risque de défaillance des emprunteurs immobiliers et de la dégradation de la situation des entreprises qui empruntent en émettant des obligations à des taux élevés.

Peut-on aller encore plus loin s'il le faut ?
Patrick Artus 
: Du côté des banques centrales, tous les tabous ont sauté, sauf un : en Europe et aux États-Unis, les banques centrales n'achètent pas encore des actions en direct sur le marché.

Les banques centrales chinoise et japonaise, elles, le font déjà. Ce verrou pourrait sauter, alors que toutes les banques centrales achètent déjà des obligations d'entreprises en direct sur le marché. Car la baisse des marchés d'actions ne doit pas priver la politique monétaire d'efficacité.

À quel horizon les économies peuvent-elles repartir ?
Patrick Artus :
L'activité économique a redémarré en Chine, et le contrôle social y est très fort pour éviter une rechute sanitaire. Le trafic aérien international reste toutefois quasi nul, pour éviter toute réimportation de la contagion. Si les conditions de production peuvent redevenir normales, son écoulement est moins évident, puisque les échanges internationaux sont très limités.

En Europe, nos prévisions anticipent pour le moment un retour à une activité normale au troisième trimestre, à condition que l'épidémie soit maîtrisée ou disparaisse au cours du printemps. En sortie de crise, le niveau d'activité sera probablement supérieur à la normale, car il y aura un effet de rattrapage.

Comment évolue la France dans ce paysage global ?
Patrick Artus :
En France, la perte de revenus est prise en charge en partie par l'État et l'endettement des entreprises facilité avec des reports d'échéances de crédit ou de nouveaux emprunts correspondant à trois mois de chiffre d'affaires. Mais cette hausse de l'endettement va peser sur le bilan des entreprises. En sortie de crise, il faudra aussi prendre des mesures de relance intelligentes, car, pour les financer, il faudra encore rajouter une couche de déficit public.

L'État aura en outre des dispositions structurelles à prendre sur la relocalisation de certaines activités, l'augmentation des salaires de certaines professions, notamment les personnels soignants hospitaliers.

Investir en actions avec un horizon approprié

Comment analysez-vous l'évolution boursière dans cet environnement ?
Patrick Artus :
En Bourse, le premier rebond survenu après la chute brutale peut surprendre. Les investisseurs estiment, au regard des mesures exceptionnelles prises par les États et les banques centrales, qu'il y aura peu de faillites, hormis dans le secteur des producteurs de gaz de schiste américain.

C'est un peu l'effet de cette situation d'open bar : le déficit budgétaire des États et la politique monétaire accommodante des banques centrales paieront la facture.

La baisse était de toute façon excessive. On ne peut pas rationnellement justifier une chute de 40% des cours, même avec un recul du PIB de 30%. La Bourse est procyclique. Elle amplifie les hausses comme les baisses. Pour des raisons structurelles, liées à leurs ratios de fonds propres, certains investisseurs institutionnels sont notamment obligés de vendre leurs portefeuilles d'actions quand ils baissent trop fortement.

Mais il est normal d'acheter des actions quand les valorisations sont devenues trop basses. Sur le plan tactique, la remontée des marchés d'actions paraît toutefois prématurée, alors que la crise liée à l'épidémie ne fait que commencer en Europe et aux États-Unis. Même si certains secteurs (vente en ligne, santé) peuvent résister, d'autres, présents dans les indices, vont malgré tout davantage souffrir, comme le transport aérien, le tourisme, l'hôtellerie, l'automobile.

Mais d'un point de vue stratégique, l'acheteur a raison à moyen terme, avec un horizon d'investissement d'un à deux ans.